Homélie du 7ème dim ordinaire par l'abbé Louis Piront

L’évangile de ce jour nous présente les derniers exemples choisis par Jésus pour expliquer comment lui-même « accomplit » la Loi et comment ses disciples doivent vivre pour « surpasser » la conduite habituelle de « monsieur tout le monde » et mettre en application les béatitudes.

1. REFUS DE LA VIOLENCE

« Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil, dent pour dent ».

En effet, on retrouve au moins 3 fois cette formule dans la bible (Ex 21,24 ; Lév 24, 20 ; Deut 19,21) ; c’était déjà un progrès, un moyen de limiter les débordements passionnels de la vengeance, où on faisait payer 10 X plus !!

Jésus appelle ses disciples à « surpasser » ce besoin de vengeance : il place un frein radical, un refus net de toute riposte et il donne des exemples tout simples…où il semble nous appeler à l’impossible, mais où nous sommes appelés à comprendre jusqu’où peut aller l’amour, même si nous ne savons pas toujours aller jusqu’au bout : tendre l’autre joue, donner plus que ce que l’autre est en train de nous prendre, être toujours prêt à prêter à celui qui veut emprunter : on finirait par se retrouver soi-même à la rue ! ! ! 

C’est de l’ordre de la folie aux yeux des hommes, mais pas aux yeux de Dieu … Il doit rester en nous quelque chose de cette folie si nous voulons être le « temple de Dieu parmi les hommes et être habité par l’Esprit de Dieu. » (Comme nous le dit St Paul dans sa lettre aux Corinthiens)

C’est aussi de l’ordre de la folie de tendre l’autre joue : c’est de la faiblesse aux yeux des hommes. Et pourtant quelle force se dégage de Jésus, chez le grand prêtre Caïphe, lorsqu’il répond calmement à celui qui le frappe : « si j’ai mal parlé, dis-moi en quoi, mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »

Ce n’est pas de la faiblesse, mais de la dignité ! !

On peut aussi avoir l’impression qu’on profite de nous lorsqu’on nous demande toujours des services et ce n’est pas toujours facile de discerner si vraiment la personne a besoin de nous ou s’il y a exagération dans la demande … Personne n’a envie d’être une poire qu’on presse à fond et pourtant une poire bien juteuse, c’est vraiment bon !! Et pour celui qui doit demander un service, c’est tellement plus facile de le demander à quelqu’un qui répond habituellement de façon généreuse …  Il y a des gens à qui il est inutile de demander quelque chose : ils ont toujours une bonne raison de dire non…

AMOUR DES ENNEMIS

Vous avez appris qu’il a été dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ». Eh bien moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux. Car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.

Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?

Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’EXTRAORDINAIRE ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?

Cette ultime affirmation résonne sans doute comme la plus terrible, la plus exigeante de toutes. Beaucoup réagissent même en disant qu’elle est impossible à appliquer.

A nouveau Jésus radicalise au maximum. Il n’est même plus seulement question de tolérer une injure, de supporter des brimades, de ne pas se venger mais d’aimer l’ennemi !!! 

Exigence inhumaine, inapplicable, disent certains. Réfléchissons sur le texte :

L’amour, tel qu’il est nommé ici,  n’est pas l’affection entre parents, l’élan entre amis ; il ne va pas nécessairement jusqu’à des manifestations d’affection et de tendresse.

Cet « amour » s’apprend, se développe, subit des crises, se paie souvent par un combat acharné contre des colères, des réactions contraires, des vagues de ressentiment. Ne pas s’étonner donc qu’il faille du temps pour comprendre et appliquer l’Evangile !

L’amour ici se joint tout de suite à la prière: « Priez pour ceux qui vous persécutent ». Donc l’ « ennemi » n’est pas l’homme au caractère difficile, le voisin qui nous a meurtri mais, en priorité, l’adversaire de l’Evangile, l’homme qui en veut aux chrétiens à cause de leur foi. Le disciple vaincra sa colère, surmontera son désir de vengeance en priant pour ses adversaires. Comme toujours c’est la relation vivante avec Dieu qui permet des relations pacifiées avec les autres. Si tu ne parviens pas à « aimer », au moins « prie ». Oblige-toi, même si ça te coûte, à demander du bien pour celui-là qui t’a fait du mal.

Il faut retrouver les manières de Dieu : le soleil et la pluie sont distribués à tous, au saint comme au malfaiteur.

Jésus exhorte ses disciples à aller beaucoup plus loin que nos habitudes.       Même les grands pécheurs ont parfois entre eux des liens très forts; beaucoup d’incroyants ont une conduite exemplaire. Les chrétiens ne peuvent se contenter de ce minimum. Jésus termine par le mot « EXTRA-ORDINAIRE »(autre) qui rappelle le verbe qui a ouvert le discours sur la montagne : « Si votre justice ne SURPASSE pas celle des scribes… » (5, 20)

Le chrétien doit provoquer l’étonnement par sa capacité d’aimer jusqu’à pardonner, par sa capacité d’accueil et d’écoute, sa capacité d’échange et de partage.

Il suffit de penser à la communauté de Tybhirrine où les moines se sont fait massacrer parce que leur attitude étonnait et gênait. Si on en a fait un film qui a été récompensé à Cannes, c’est qu’il y avait quelque chose d’ « extraordinaire » dans le comportement des moines…

       3. LA PERFECTION 

Et Jésus conclut ce développement par :

Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.(Luc : soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux)

L’Ancien Testament disait :

«  Soyez saints car je suis Saint, moi, YHWH votre Dieu »   (Lév 19, 1-2).

En hébreu le mot « saint » tend à dire la séparation. Dieu est « absolument autre ». Et c’est à cause de sa Sainteté, grâce à cette sainteté, qu’il peut exiger de son peuple d’être différent des autres peuples, de mener une existence qui se distingue de ce qui est admis et pratiqué partout.

Evidemment Israël savait que nul être humain ne peut jamais atteindre le même degré de sainteté que son Dieu.

Dieu propose à l’homme un but qu’il n’atteindra jamais, mais qu’il doit sans cesse viser sous peine de s’enfermer dans une religion juridique où l’on arrive à dire : « Je suis en règle ». C’est la visée de l’Infini qui est inscrite dans l’homme « à l’image de Dieu », c’est elle qui le met toujours en mouvement.

« La perfection de l’homme, c’est sa perfectibilité » disait admirablement André Néher : l’être humain n’est jamais arrivé, il est toujours en voie de construction.

On n’ en est jamais quitte avec l’amour.