Homélie du 3ème dimanche de Carême par Laurent Capart SJ

3 careme c figuier sterile 1Homélie rédigée et prononcée par Laurent Capart, le 28 février.

« Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. » Vivre de manière réaliste le carême, c’est aussi assumer que parfois nous ne portons pas de fruit ou trouvons que les autres ne le font pas assez. Comment réagir dans ces situations-là, ou encore quand surviennent des catastrophes ?

Dans la première partie du texte, Jésus répond clairement quand on lui rapporte le massacre de Galiléens par Pilate : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ?  Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Cette réponse refuse de considérer que les victimes du massacre  sont frappées directement à cause de leurs propres actes mauvais, ou encore par un « sort » qui serait jeté sur elles. Au contraire, elle responsabilise tous les auditeurs de Jésus en leur enjoignant de se convertir, ce qui implique qu’ils ont la possibilité de prendre leurs responsabilités. Je pense que ce texte est un de ceux qui ont permis, dans la culture chrétienne, de développer la notion de responsabilité. Il y a quelques années, j’ai entendu un ingénieur ayant travaillé à Haïti expliquer à des étudiants que s’il ratait une des marches en descendants de l’estrade, il y avait au moins deux réactions possibles : se demander ce qu’il avait fait de mal ou qui lui avait jeté un sort, ou alors se demander comment appliquer un revêtement antidérapant sur la marche ou peindre son extrémité pour la rendre plus visible. Bien que beaucoup de Haïtiens soient des Chrétiens fervents, leur mentalité était encore celle de la première réaction. Par contre, des Européens, même s’ils ne se déclarent plus Chrétiens, ont bien adopté la seconde attitude, celle qui conduit à prendre ses responsabilités.

Les personnes humaines ont donc des responsabilités à prendre si elles ne veulent pas périr. Du coup le propriétaire de la vigne, ce sont les hommes, et voilà que ce propriétaire constate qu’il n’y a pas de fruit sur… un figuier. Il serait peut-être plus prompt à ne pas condamner une vigne, parce qu’elle est semblable aux autres vignes. Le figuier peut représenter ceux qui sont différents, les réfugiés par exemple, ou encore ceux qui sont devenus différents, par exemple parce qu’ils ont été marginalisés. Dans les deux cas, la société est prête à les laisser vivre s’ils rapportent, mais pas dans le cas contraire. Mais où est Dieu dans tout cela ? Dieu, c’est le vigneron. C’est ainsi que dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus désigne le Père. Cela ne choque nullement Jésus, qui a dit qu’il avait été envoyé, non pour être servi, mais pour servir, de décrire son Père comme un vigneron au service du propriétaire de la vigne, donc au service d’une humanité à qui il a confié la responsabilité du monde. Dieu n’est plus du côté des forces plus ou moins obscures qui jettent des sorts ou engendrent des catastrophes, mais celui qui intercède auprès des hommes pour ceux d’entre eux qui ne portent pas de fruits et qui prend soin d’eux : « Maître, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas. »

Dire que Dieu est serviteur ne veut pas dire que l’homme peut l’utiliser pour faire ses caprices, et par exemple le vigneron ne dit pas « tu m’ordonneras de le couper », mais « tu le couperas ». Dieu choisit de servir pour intercéder pour ceux qui ne portent pas de fruit et surtout pour indiquer aux hommes le moyen de faire comme lui s’ils ne veulent pas tous périr. Au niveau humain déjà cela est compréhensible si on réfléchit à moyen ou à long terme : quand des réfugiés arrivent à nos portes, si nous nous murons dans une forteresse ou les expulsons, ils reviendront plus tard de manière agressive. Par contre, si nous les accueillons quand ils sont encore peu nombreux, nous pouvons en prendre soin particulièrement, ils deviennent des amis et lors d’une agression externe, mais qui devient de moins en moins probable quand les personnes multiplient les gestes de sympathie et de solidarité, ils seront à nos côtés. Il est instructif de comparer d’un côté les discours de peur d’être envahis et ceux des personnes qui créent des relations pacifiques et constructives, voire amicales, avec les réfugiés auxquels elles apprennent à parler notre langue tout en apprenant des mots de la leur.

Mais ce n’est pas tout. L’image du vigneron, déjà bien utile quand on reste au niveau de la sagesse humaine, évoque également les raisins, et c’est à partir d’eux qu’est constitué le vin qui était dans la coupe au soir de la dernière cène. En nous montrant comment le service peut nous éviter de périr, le vigneron nous permet d’avoir du vin, qui donne une saveur festive à notre vie, et c’est à partir de ce vin que, non content de nous offrir le monde et la responsabilité de le gérer, Jésus, le fils du Père, se donne lui-même à nous.

Comment réagir quand nous nous désolons de ne pas porter de fruits ou souffrons du fait que d’autres n’en portent pas ? En laissant Dieu prendre personnellement soin de nous et nous apprendre à prendre nos responsabilités en servant les autres pour ne pas périr, mais recevoir tous les dons qu’il veut nous faire, y compris le don de lui-même qui seul peut nous combler vraiment.