Homélie du 33ème dimanche du temps ordinaire (par Paul Catherinot SJ)

33 dimanche ordinaire a les talentsHomélie-témoignage rédigée et prononcée par Paul Catherinot le 15 novembre.

A l'occasion d'un enterrement mercredi dernier, le célébrant a cité dans son mot introductif la parabole des talents que la liturgie nous propose aujourd'hui. 

Enumérant les qualités de la défunte, il concluait en disant: « Serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître ». Voilà une parabole qui nous projette loin dans l'avenir, loin dans notre imagination: une des paraboles dites « eschatologiques », c'est­ à dire une parabole des derniers temps, rien que ça! 

Mais silence du célébrant sur l'autre aspect de la parabole – et on le comprend bien sûr dans de telles circonstances... Car si le maître vante les qualités du bon serviteur, il y a aussi le « serviteur mauvais et paresseux ». Et nous aurions de quoi être troublés par la sentence qui lui tombe dessus: « Quant à ce serviteur bon à rien, jetez ­le dehors; là il y aura des pleurs et de grincements de dents! ». Paroles sévères...

Plus jeune, en méditant sur cet évangile, je me souviens avoir également été enclin à porter un regard sévère sur ce serviteur paresseux. Non seulement, il enterre son talent (ses dons) mais en plus il va accuser les autres pour ce qu'il a reçu! Comment comprendre une telle attitude? Voici un homme qui, au fond, est dérangé dans sa tranquilité, dans son confort. Voilà qu'il va devoir travailler pour un autre (ça, c'était déjà le cas), mais dorénavant de manière libre et créative! Le maître est absent et malgré tout il faut continuer à travailler. Et c'est pénible: notre serviteur se serait bien passé de cette liberté là. 

Résultat? Il décide d'enterrer son talent: il reconnaît qu'il a reçu quelque chose et, dans le même temps, il refuse, il démissionne, il se décourage devant la mission qui lui est confiée. Pour reprendre une expression du pape François, il « reste au balcon de l'existence ». Dans une de ses homélies, en effet, le pape exhortait à ne pas rester au balcon de l'existence, mais à sortir dans la rue, là où les choses bougent, où il y a de la vie. En enfouissant le talent, ce serviteur pense sans doute choisir l'attitude la plus raisonnable, la plus sécurisante – car on est bien tranquille sur son balcon! En fait, nous dit le Christ, un tel homme a choisi un chemin de tristesse et de solitude; il a choisi quelque chose qui ne conduit plus à la vie, il a choisi la mort.

A tout ceci, on est alors tenté d'opposer l'attitude inverse, celle des deux autres serviteurs. Eux aussi, ils ont entendu l'annonce de ce départ, mais ils l'ont entendu comme un envoi en mission, et une mission passionnante! Un exemple de cet élan, de cet enthousiasme, nous est donné dans la première lecture. Cette « femme vaillante » dont nous parle le livre des Proverbes, ce n'est pas simplement la ménagère idéale qui fait la joie de son mari (!), c'est chacun de nous ayant reçu la mission d'annoncer la venue et la croissance du Royaume au coeur du monde.

Donc deux attitudes opposées: ça a l'air simple. Mais en rester là serait peut­ être justement un peu facile, un peu trop binaire: d'un côté les bons, de l'autre les mauvais. En fait, il semble plus juste de déplacer le problème, en reconnaissant qu'il y a un peu de chaque homme de la parabole en chacun de nous. Il y a cet élan, cette générosité, et c'est très bien: commençons par là! Certes à des degrés différents nous dit la parabole. Tâchons d'accueillir nos talents et ceux des autres sans dispute ni jalousie, mais dans un même élan, celui de nos communautés, celui de l'Eglise.

Mais à côté de cette vie généreuse, il y a aussi en nous cette part qui vit mal et qui souffre – ces « douleurs de l'enfantement » dont nous parle saint Paul dans la deuxième lecture. Plus nous nous connaissons vraiment, plus nous grandissons dans nos relations, dans la vie spirituelle, plus nous prenons aussi conscience de ce double mouvement, de ce qui nous pousse et de ce qui nous retient, de ce qui nous élève et de ce qui nous alourdit. Il ne s'agit pas de compter, de comptabiliser des talents, de comparer les défauts et les qualités des uns et des autres: c'est toute notre personne, avec sa part de lumière et d'obscurité, que nous présentons devant le Seigneur, avec confiance.

Pour conclure, les lectures de ce dimanche nous invitent à interroger une paix et une tranquilité qui ne seraient pas habitées par le désir du service, par la joie d'être envoyé en mission. C'est une invitation à sortir de nous-­mêmes, de notre confort et de nos habitudes. Ces textes nous introduisent au temps de l'Avent de manière heureuse; ce temps vécu dans l'attente et le désir, ce temps où le maître parti en voyage s'approche de nous tels que nous sommes, avec tout ce que nous sommes, au point où nous en sommes.