Homélie du 30ème dimanche ordinaire par Thierry Dobbelstein SJ

30 dimanche ordinaire b bartimee 1Homélie rédigée et prononcée par Thierry Dobbelstein, le 24 octobre. 

Nous avons eu droit au cours des dernières semaines – pendant la sortie de l’été et le début de l’automne – aux récits de l’annonce de la mort et de la résurrection. Jésus est en route, vers Jérusalem, en route vers son destin. Et ce chemin est parsemé de réactions très humaines de la part de ses disciples. Aujourd’hui, Jésus sort de Jéricho. Jéricho était la ville d’entrée dans la terre promise, après la traversée du désert. Et, pour Jésus, c’était la dernière grosse étape dans sa montée vers Jérusalem.

Dans ce décor, riche en tradition et important dans la dramatique de la vie de Jésus, on assiste à un paradigme de guérison… un modèle. Un petit passage qui est un modèle en son genre. La rencontre de l’aveugle et du sauveur.

Premier aspect de cette guérison miraculeuse : la transformation de la foule qui passe du « Tais-toi ! Il a autre chose à faire, nous avons autre chose à faire que de nous laisser déranger par tes cris ! » au « Confiance ! lève-toi, il t’appelle ! » La foule qui semble être un rempart imprenable (comme était la réputation des remparts de Jéricho, lorsque le Peuple est entré en terre promise et qu’il y avait cette ville réputée imprenable sur le chemin), se transforme en coach, en entraîneur qui encourage et met debout. Il y a un aspect social ou communautaire au miracle. L’homme qui est un oublié devient le centre de la foule et de ses encouragements.

L’aveugle bondit, et dans son bond, il laisse tomber son manteau, probablement le peu qu’il possède. Modèle de celui qui reconnaît son sauveur : « C’est maintenant ou jamais ! Donc j’y vais, sans hésitation, sans rester accroché au peu que je possède ».

Modèle de la soif, du désir. Car la question de Jésus peut sembler déplacée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Comme si ce n’était pas évident ! Mais il s’agit d’exprimer son désir. « Commencez vos temps de prière, conseille Ignace de Loyola, par exprimer la grâce que vous demandez ». Il s’agit de creuser en soi son désir, de savoir que c’est bien cela dont j’ai besoin, cela que je désire par-dessus tout. Le « Aie pitié de moi » est encore trop général, peut-être pas assez personnel. Le désir doit être approfondi et personnalisé : « Qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je désire ? » Et l’aveugle de s’écrier : « Que je voie ! »

Modèle de guérison : il se met à voir, et que voit-il en premier ? Jésus, le Verbe créateur, le Sauveur qui rend la lumière ! C’est ce qui est exprimé dans cet accolement de deux verbes : « il se met à voir » et « il suivait Jésus ». Bartimée ne peut pas faire autrement que suivre celui qu’il voit en premier, celui qui lui permet de voir.

Jésus ne pouvait visiblement pas s’empêcher de guérir ; même là où on manquait de foi, s’il est raconté qu’il ne faisait pas de miracles, il faisait tout de même l’une ou l’autre guérison. Dans les guérisons, ce n’est pas d’abord un organe malade qui est guéri. C’est la vie même de la personne qui est rétablie. Pas les yeux pour les yeux, pas la précision de la vue comme un ophtalmologue peut la soigner aujourd’hui très efficacement dans un bon nombre de cas. « Mais que vois-je ? Par quoi ma vue est-elle attirée ? »

Suis-je un voyant ? Suis-je celui qui reconnaît d’abord Jésus présent et agissant ; celui qui suit sa trace et le suit ? Ou bien suis-je celui qui ne croit voir qu’obscurité, échecs, souffrance. Quand je vais rendre visite à mon confrère malade à l’hôpital est-ce que je ne vois que la souffrance, ou bien est-ce que je vois la flamme qui brûle en lui, malgré la souffrance ? Est-ce que je suis aveuglé par la profondeur de la solitude, ou bien est-ce que je repère les gestes d’attention qui sont prodigués, les traces de ceux qui sont venus rendre visite ?

Suis-je un voyant ? Pour reprendre le récit du bon Samaritain : … Quand je croise celui qui est tombé dans le fossé, celui qui est seul, désemparé, découragé, est-ce que je le vois, est-ce que je vois ce que je puis faire pour me rendre proche de lui, pour en faire mon prochain ? Ou bien est-ce que mes yeux se ferment, mon regard se détourne de peur de voir ? Devant les injustices, est-ce je ferme les yeux ou bien est-ce que je regarde l’agresseur et le violent dans les yeux ?

Suis-je un voyant ? Quand c’est l’automne est-ce que je m’émerveille devant les couleurs flamboyantes des arbres dans les parcs et les forêts ? Est-ce que je me laisse éblouir par le soleil qui fait des reflets étonnants en cette saison ? Ou bien suis-je déjà absorbé par la peur de l’obscurité, et des nuits qui deviennent de plus en plus longues ?

Etre aveugle ou bien guérir de nos aveuglements, c’est bien autre chose qu’avoir une mauvaise ou une bonne vue. Dans tout baptême il y a cette prière de libération qui est faite sur l’enfant ou le catéchumène : « Effatah, ouvre-toi ! Le Seigneur a fait entendre les sourds et parler les muets ; qu’il te donne d’écouter sa Parole et de proclamer la foi pour la louange et la gloire de Dieu le Père. Amen ».

Quelques points en guise de résumé de cette guérison-modèle.

  • Une guérison cela ne concerne pas que les yeux, cela concerne d’abord notre état, sinon ceux qui sont en bonne santé n’auraient aucun besoin d’être croyant. Pourtant c’est sur chacun d’entre nous qu’on a prié : « Ouvre-toi ! sois voyant ! Vis les yeux grands ouverts ! »
  • J’ai toujours à approfondir mon désir ; j’aimerais mieux voir, mieux vivre ! et c’est cela que je dois demander, explicitement, sans gène.
  • Quand je guéris, ou quand je suis sur le point de guérir, c’est toujours un communautaire : tout mon entourage en profite et participe au miracle.