Homélie du 3ème dimanche ordinaire par Laurent Capart SJ

03 dimanche ordinaire b l appel 1Homélie rédigée et prononcée par Laurent Capart le 25 janvier.

Comme la semaine dernière, nous venons d’entendre le récit de la vocation de quatre disciples, mais l’auteur est différent : il s’agit maintenant de Marc alors que dimanche dernier nous avions écouté le récit de Jean. 

Voilà un bel exercice pratique de lecture des évangiles puisque ces deux récits semblent se contredire. Chez Marc, Simon fait partie des deux premiers appelés alors que chez Jean ce n’est pas le cas. Voilà qui ne facilite pas la reconstitution des faits, mais tel n’est pas l’objectif d’un texte écrit bien longtemps après ceux-ci. Il s’agit plutôt, tant pour Marc que pour Jean de rendre compte d’expériences fondatrices aidant les communautés chrétiennes à vivre avec Jésus ressuscité. Le texte de Marc permet de bien s’en rendre compte à la lecture de ce que font les pêcheurs au moment où Jésus les appelle : Jacques et Jean, dont nous avons entendu le récit dimanche dernier réparent leurs filets, ce qui est bien nécessaire pour que la pêche puisse réussir. Si les filets sont troués ou encore s’ils sont noués en formant des boules, les poissons n’y resteront pas ou même n’y entreront pas. Dans la version de Jean, la suite de Jésus va de soi, mais le texte rebondit quand Jésus se retourne et que son regard croise celui des deux disciples, ce qui ouvre un dialogue : « ‘Que cherchez-vous ?’ Ils lui répondirent : ‘Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ?’ Il leur dit : ‘Venez, et vous verrez.’  Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. ». Pour Jean qui a écrit plus tard que les autres évangélistes, ce cœur à cœur avec Jésus est important avant la mission. Il prépare le disciple en préparant et parfois réparant les cœurs comme les pêcheurs préparent et réparent les filets. 

La perspective de Marc, qui servait notamment de secrétaire à Simon devenu Pierre, est différente : « Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. » Il s’agit de jeter les filets, de suivre Jésus dans son action missionnaire : « Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : ‘Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.’ » Pour ce faire, le choix de pêcheurs peut paraître choquant : les pêcheurs provoquent en effet la mort des poissons ! Mais nous savons que dans le cas des êtres humains, pêcher signifie ramener à la vie ceux qui sans cela périraient noyés, et tel est bien aujourd’hui encore l’enjeu de la mission à laquelle Jésus associe ses disciples dans un monde où les occasions d’être noyés sont variées. Certains sont en train d’être submergés par la tristesse, l’angoisse, la misère matérielle, la dépression, le sentiment d’être inutiles faute de pouvoir exercer un travail ou, au contraire, l’excès de travail qui mène au « burnout »…

Pour cette mission, il est intéressant de se demander pourquoi Jésus confie sa mission à des pêcheurs utilisant des filets plutôt par exemple qu’à des cueilleurs, qui ne cueillent, un à un, que des fruits qu’ils ont vus, choisis et identifiés, ou qu’à des chasseurs qui guettent leur proie et ne s’y attaquent qu’après l’avoir bien repérée. Tout autre est la manière du pêcheur qui jette ses filets dans une mer opaque - la technologie du radar permettant d’identifier des bancs de poissons ne s’est développée qu’au vingtième siècle ! - sans savoir à l’avance s’ils prendront quelque chose, comme en témoigne la pêche relatée au chapitre 21 de l’évangile de Jean : les disciples, après avoir jeté leurs filets toute la nuit sans rien prendre  les jettent sur l’ordre de Jésus, et cette fois la pêche est abondante. Notons en passant que l’évangile de Jean se termine par une pêche, comme pour confirmer que l’expérience personnelle dont Jean témoigne, probablement parce qu’il ne la trouvait pas assez présente dans les autres évangiles, prépare bien à la mission que Marc, le secrétaire de Pierre, décrit en commençant par la contemplation de pêcheurs en action.

Les pêcheurs jettent donc leurs filets dans une mer opaque, comme peut être opaque le monde complexe dans lequel nous vivons. Les pêcheurs qui ne voient donc pas les poissons qu’ils vont prendre peuvent cependant s’intéresser à la mer et aux habitudes des poissons pour ne pas essayer de pêcher ceux-ci quand ils dorment et pour apprendre à repérer les parties du lac ou de la mer où ils pourront faire une bonne pêche. De même, les évangélisateurs sont invités à s’intéresser à ce monde complexe et aux personnes qui sont en train de s’y noyer. Il est intéressant de poursuivre la réflexion en notant que ceux qui sont pêchés dans des filets le sont à plusieurs et, en étant pêchés, passent de l’intérieur de l’eau où il fait noir à la lumière du jour. Le pêcheur qui ne décide pas quels poissons vont se retrouver dans ses filets, constate qu’ils y sont ensemble. Telle est bien la situation de ceux qui sont en train d’être illuminés par Jésus ressuscité : c’est en communauté qu’ils vivent cette expérience.

La référence aux pêcheurs a pourtant ses limites de nos jours. En effet, les pêcheurs, d’aujourd’hui en tout cas, veulent trier leurs poissons et rejeter à la mer ceux qui ne leur conviennent pas, et ils sont fort contrariés par de nouveaux règlements qui empêchent une telle pratique, probablement pour des raisons écologiques. Il est évident que cette pratique est inacceptable pour des pêcheurs d’hommes. Cela n’a pas de sens de rejeter ceux qui sont en train d’être sauvés de la noyade, et le pape François insiste vigoureusement sur ce point : aucun être humain ne peut être traité comme un déchet. Dire qu’il ne faut rejeter personne ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’intéresser à chacun des poissons pêchés. Dans le chapitre 21 de l’évangile de Jean, il est précisé qu’il y avait dans le filet tiré à terre cent cinquante-trois gros poissons. Cela implique qu’ils ont été comptés un à un, et quand l’on sait qu’il s’agit du nombre d’espèces de poissons répertoriées à cette époque, cela signifie que chacun dans la communauté compte pour les pêcheurs, et peut donc, à son tour vivre la rencontre personnelle avec Jésus dont Saint Jean a témoigné en écrivant son évangile. Réjouissons-nous d’être des « pêchés » invités à devenir pêcheurs en présence de Jésus qui dans le même mouvement d’amour nous invite à demeurer avec lui et nous prépare à sa mission à laquelle il veut associer tous les baptisés.