Homélie du 2ème dimanche de Pâques par Marc Chodoire SJ

2 paques abc apparition de jesus 2Homélie rédigée et prononcée par Marc Chodoire, le 3 avril.

Aujourd'hui, il faut s'attarder un peu auprès de notre ami Thomas, peut-être en vue de le dédouaner  -  pourquoi pas ?  -  mais certainement pour reconnaître qu'en nous comme en lui le doute fait partie du chemin de la foi. De qui serait-il le jumeau, sinon de nous-mêmes ?

Récemment, nous avons été témoins de l'horreur : les attentats, les déchaînements de violence chez nous et ailleurs dans le monde. Les Douze, dont Thomas faisait partie, n'étaient-ils pas dans le même état d'esprit que nous, à leur mesure ? À vingt siècles de distance, le démon de la peur impose son rendez-vous là où on ne l'attend pas ...

Jusqu'au soir du Jeudi précédent, mis à part Judas qui avait délibérément choisi un itinéraire de déviation, tous vivaient dans l'attente d'un événement révolutionnaire dont Jésus, leur leader, serait l'acteur et qu'ils étaient prêts à suivre aveuglément. Et le lendemain, l'impensable se produit : trahison, arrestation, torture, procès inique, mort. Leur univers s'écroule, les beaux projets sont anéantis. C'est l'heure du doute : « On se serait trompé ? » Pire : « Ce Jésus n'était-il qu'un beau parleur ? N'est-ce pas lui qui nous a trompés ? »

En février 1943, peu avant l'anéantissement des forces allemandes à Stalingrad, un des derniers avions qui ait pu quitter la ville encerclée était chargé du courrier de la troupe. Ces lettres ne sont jamais parvenues à leurs destinataires : le commandement militaire en avait pris connaissance et découvrait que le moral des troupes était si catastrophique qu'on en resta là. (Ce courrier, versé aux archives de l'armée, fut retrouvé intact après la guerre.)  À Noël 42, un soldat, fils de pasteur, écrivait à son père : « Ici, Dieu n'est pas présent. Il l'était peut-être quand nous étions enfants et que nous chantions des cantiques de Noël à la crèche dans l'atmosphère heureuse de la famille. Ici, Dieu seul n'est pas présent. »

Nous y voilà : pour les disciples, les événements se déroulaient dans une merveilleuse logique ; l'histoire vécue durant ces trois années ne pouvait que déboucher sur un triomphe, et voilà que brutalement la logique est brisée. Pour ceux qui étaient Douze et qui ne sont déjà plus que Onze, la mort de Jésus signifie que Dieu lui-même n'est plus celui en qui ils avaient mis leur foi. Si « Dieu n'est pas présent », s'il n'entre pas dans les beaux projets qu'ils avaient élaborés, serait-il mort ? On avait casé Dieu dans nos projets, et voilà qu'il s'échappe ; non seulement il a été honteusement assassiné, mais il n'est plus là : le tombeau est vide.

En parallèle, j'imagine que certaines familles croyantes de victimes des attentats du 22 mars en sont arrivées à encaisser cette terrible question : « Mais alors, Dieu, où est-il, lui qui permet ce genre d'horreur ? Finalement, Dieu existe-t-il ? »

Là, nous sommes au cœur de l'événement Résurrection : notre foi repose sur un (tombeau) vide. C'est à prendre ou à laisser. Ils (= nous ?) avaient élaboré « un système rétributif qui garantissait leur bonheur en échange de leur piété, ils n'avaient pas même envisagé que cette construction puisse être friable » [Marion Muller-Colard, L'autre Dieu, pg 61].

Jusque-là, ils sont dix, ayant « perdu un Dieu fonctionnel qui s'est avéré, de surcroît, ne pas bien fonctionner » [id, pg 77] . Et c'est au cœur de cet immense désarroi que, toutes portes verrouillées, « Jésus vint, et il était là au milieu d’eux ». St Jean, loin de nous raconter cet événement comme une apparition, nous dit simplement l'évidence d'une présence qui était là mais que les yeux fatalement bornés ne pouvaient déceler. (N'est-ce pas ce dévoilement qui a amené Jean-Paul II à faire de ce jour un « Dimanche de la divine miséricorde » ?) « Dieu était là et je ne le savais pas » s'écriait déjà Jacob [Gn 28, 16]. Et c'est la joie de ce que l'on pense être celle des retrouvailles ... alors que l'avenir leur révélera à quel point Dieu est vraiment le Tout Autre : « Tu as trouvé un Dieu vivant, qui t'échappe et que tu cherches. » [op. cit. Pg 77]

Mais voilà que le onzième intervient : Thomas. Il a sa place dans l'Eglise, dans l'embryon d'Eglise qui, au Cénacle, est agglutiné par la peur après tant d'événements contradictoires : il y avait Judas et sa trahison ; il y a Pierre et son reniement ; Thomas et son absence ; les autres et leur incompréhension. Mais c'est l'Eglise, ça ! C'est nous, ça ...

Toutes les hypothèses sont permises pour expliquer son absence, mais l'important est ailleurs. Son absence a une valeur symbolique (et c'est le message que Jean veut nous transmettre) : s'il est le jumeau de mon âme, cela signifie qu'une partie de mon âme n'est pas présente aux événements. Comment retrouver dans l'Eglise la place qui est la mienne, avec mes doutes et mes fragilités, moi qui n'ai jamais cessé d'être objet de la tendresse de Dieu, de sa « divine miséricorde » ? Quelle sera ma réaction lorsque, en pleine dépression, j'entends proclamer que c'est assez beau pour être vrai (« Nous avons vu le Seigneur ! ») ?

Là, rendons justice à notre jumeau Thomas, car il nous montre son  visage :  celui  de  l'honnêteté  intellectuelle  : « Pas  d'escroquerie, hein ! Donnez-moi la preuve que le Crucifié et le Ressuscité, c'est bien le même personnage ! Je veux le voir et le toucher ! » (N'est-ce pas cette exigence de Thomas qui incitera Jean à écrire, en introduction de sa première lettre : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché du Verbe de Vie, nous vous l'annonçons » ?) [1 Jn 1, 1-3]

Comme toujours, Jésus répond à côté : « Tu veux une preuve ? Je te donne un signe : moi-même. Viens et vois ; viens et touche. » C'est bien lui, ça ! Là où mon intellect attend une belle théorie, il m'offre une évidence. Si je lui demande quelque chose, il me donne quelqu'un : lui-même :« Ceci est mon corps ». Et là, il n'y a ni négociation, ni juste milieu qui tienne :  on accepte ou on refuse. C'est tout. Merci, Thomas.

Voulez-vous accueillir un souhait personnel : j'espère qu'on ne trouvera jamais de preuve irréfutable que le suaire de Turin est bien le linceul du Christ. Car, si nous obtenions un jour la preuve tangible de sa résurrection, serait-il encore nécessaire de croire ?

Bonne réflexion !