Homélie du 2ème dimanche de Carême par Thierry Dobbelstein SJ

2 careme transfiguration 6Homélie rédigée et prononcée par Thierry Dobbelstein le 1er mars

On se sent parfois gêné par cet Evangile de la transfiguration. Ca sert à quoi ? Que Jésus guérisse la belle-mère de Pierre ou bien qu’il purifie un lépreux, d’accord ! on voit à quoi ça sert ! Mais une expérience de transfiguration, que peut-on en faire ?

D’abord une bande annonce de Pâques. Notre période de Carême nous conduit vers Pâques. Le Carême n’est pas une parenthèse – il faut bien une période de pénitence – c’est plutôt une période de préparation, de marche vers… Le récit de la Transfiguration nous dit vers quoi nous marchons : vers la révélation du Christ en gloire, vers la révélation qu’il est le Fils bien-aimé – le modèle parfait de l’humain, si vous préférez – celui qui est en communion parfaite avec Dieu. Mais révélation de gloire, qui ne se fait pas sans le passage par Jérusalem, par la croix, par la passion. Bref ce passage nous indique vers quoi nous progressons dans cette période de l’année liturgique.

Première lecture : elle nous rend peut-être encore plus mal à l’aise. Abraham est invité à sacrifier son fils. Une chose est claire : s’il y a une raison, une personne pour laquelle vous seriez prêt à vous sacrifier, à sacrifier votre vie, c’est votre enfant,… en particulier la santé de votre enfant. Et voilà que dans le récit de la Genèse c’est l’inverse qui est présenté : Dieu félicite le père qui « n’a  pas refusé son fils, son fils unique » qui était prêt à aller jusqu’à faire mourir son fils. Et pour cela il serait récompensé par Dieu. Fameuse (ou triste) image de Dieu !?

On comprend que la Parole de Dieu mérite des explications… jamais terminées d’ailleurs. Notre foi n’est pas d’abord un ensemble de réponses, c’est d’abord un chemin, une recherche.

Je dirais volontiers que ce deuxième dimanche de Carême est le dimanche de la transcendance de Dieu… le dimanche qui nous sort de nous-mêmes, qui nous évite le risque de ramener Dieu à notre mesure, à la mesure de nos besoins et de nos envies. Mes élèves me disent parfois : « Vous croyez en Dieu, parce que c’est facile ! Ca vous rassure ! Il vient boucher tous les trous qui vous font peur ! » Première réponse que je leur donne : « Si c’était facile, vous croiriez vous aussi ! » car … mes élèves ne se caractérisent pas vraiment par une propension à choisir la difficulté. Deuxième réponse : les lectures d’aujourd’hui montrent que ce n’est pas facile : Dieu ne vient pas apporter des réponses sur mesure à mes besoins et à mes questions. Il surprend et il dérange, comme sa Parole dérange. « Ils se demandaient entre eux ce que pouvait signifier ‘ressusciter d’entre les morts’ ».

Avez-vous jamais fini de comprendre la Parole de Dieu ? Pouvez-vous jamais dire : « OK maintenant j’ai cerné complètement le sens de la vie, j’ai tout compris de mon Seigneur » ? Même ses apôtres, quand ils pensent avoir saisi quelque chose de leur maître, semblent se planter dans les versets qui suivent. Aujourd’hui nous lisons : « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici : dressons trois tentes… De fait il ne savait que dire, tant était grande sa frayeur ».

 

Je propose toutefois une clé de lecture pour la première lecture : Abraham, comme père des croyants, révèle aussi l’expérience de Dieu lui-même. Le père qui accepte de sacrifier son fils, le fils qui monte sur la montagne, en portant sur son dos le bois qui doit servir au sacrifice (cela est écrit dans les versets que nous avons sautés aujourd’hui), ce sont des images de Dieu le Père et de Jésus-Christ son fils. Cela aide à comprendre un petit peu. Mais cela n’aide pas à comprendre sereinement, à tout aplatir. Allez demander à une mère, à un père qui voit son fils ou sa fille entrer dans un monastère si c’est facile à comprendre.

 

Croire en la transcendance de Dieu, ce n’est pas seulement reconnaître qu’on ne le voit pas, c’est aussi accepter, accueillir la surprise, se laisser étonner, tomber à genoux de respect. La montagne, la nuée, la crainte constituent des éléments propres à une expérience de transcendance : cette expérience où je me sens dépassé, ou plutôt tiré au delà de moi-même. Je ne maîtrise plus puisque c’est l’obscurité, je ne maîtrise plus, puisque j’ai peur, je ne maîtrise plus puisque je suis ébloui. Il y a plus que moi, plus que ma raison, plus que mes désirs dans ma relation à Dieu. Je suis sorti de moi-même.

Comment trouver Dieu ? Il semble qu’une expérience qui me tire hors de moi-même, qui me ravisse, soit nécessaire. Une petite question : quand vous autorisez-vous à faire une telle expérience de ravissement. Quand êtes-vous allé la dernière fois vous éblouir devant un coucher de soleil à la mer ? Quand êtes-vous allé la dernière fois vous laisser écraser ou émerveiller par la beauté des montagnes, leur grandeur, notre petitesse, leur silence. D’ailleurs il ne faut pas nécessairement aller aussi loin. Dans un livre déjà ancien, où le cardinal Danneels se laissait interviewer, il confessait qu’il terminait ses journées par quelques dizaines de minutes de musique classique. C’est peut-être d’autant plus important que nous sommes stressés par nos activités immanentes. C’est peut-être d’autant plus important que nous risquons – surtout les jeunes – de nous enfermer dans un monde virtuel, ou dans un monde de bruits continuels. L’émerveillement est une première étape de notre expérience de transcendance, parce que l’émerveillement nous sort de nous-mêmes, de nos calculs, de nos prévisions.

Parents et grands-parents, apprenez à vos enfants et petits enfants à s’émerveiller et à apprécier la beauté, avant de mesurer les scores du game-boy et de la playstation.

Parents et grands-parents, prenez le temps vous-mêmes de sortir de votre quotidien, pour goûter le silence.

Aujourd’hui je résume en deux points : le Carême peut être une période dérangeante, où l’on me rappelle que Dieu n’est pas à la mesure de mes petits besoins. Transcendant il me fait sortir de moi-même. Réapprenons à nous émerveiller, à nous laisser étonner et éblouir.