Homélie du 2ème dimanche de Carême par Thierry Dobbelstein SJ

2 careme transfiguration 7Homélie rédigée et prononcée par Thierry Dobbelstein, le 21 février.

On se sent parfois gêné par cet évangile de la transfiguration. Que peut-on en faire ? D’abord c’est comme une ‘bande-annonce’ de Pâques. Notre période de Carême nous conduit vers Pâques. Ce n’est pas une parenthèse – il faut bien une période de pénitence – c’est plutôt une période de préparation, de marche vers…

Le récit de la Transfiguration nous dit vers quoi nous marchons : vers la révélation du Christ en gloire, vers la révélation qu’il est le Fils bien-aimé – le modèle parfait de l’humain, si vous préférez – celui qui est en communion parfaite avec Dieu. Mais cette révélation de gloire ne se fait pas sans le passage par Jérusalem, par la croix, par la passion. Bref ce passage nous indique vers quoi nous progressons dans cette période de l’année liturgique.

Il n’empêche que ce récit – cette bande-annonce – fait un peu hollywoodien. Dans la première lecture comme dans l'extrait d'évangile, les effets spéciaux impressionnent. Une révélation en direct de Dieu, avec tous ces effets de ‘sons et lumières’, il faut reconnaître que cela nous surprend,… peut-être tellement qu’on ne le prend pas trop au sérieux.

Commençons par ce récit du livre de la Genèse. Pourquoi une telle boucherie ? Ici il suffit d’un mot d’explication exégétique. C’était un rite qui visait à solenniser un engagement. Je coupe une bête en deux, et je passe entre les deux morceaux au moment où je m’engage. Cela signifie : « que le sort de ces bêtes me soit réservé, si je ne respecte pas ma parole ! » Je ne jure donc pas sur la tête de mes enfants, mais bien sur ma propre intégrité : je veux bien être coupé en deux, si je me trompe, ou plutôt si je vous trompe en brisant ma parole.

Venons-en aux ‘sons et lumières’. Il est frappant de voir combien il y a des éléments communs à la première lecture et à l’évangile :

  • « Sommeil mystérieux » sur Abraham, « accablés de sommeil » pour les trois apôtres. Cela fait partie de toute théophanie, semble-t-il … Je vous rassure toutefois, si un sommeil mystérieux vous accable pour le moment, c’est probablement dû davantage au prédicateur qu’à une théophanie.
  • « Des ténèbres » pour Abraham, et « une nuée qui survient et qui couvre de son ombre » pour la transfiguration.
  • Dans cette obscurité « un brasier fumant et une torche enflammée » d’un côté, et « une blancheur éclatante et une apparition en gloire » de l’autre.
  • De la frayeur des deux côtés, tant pour Abraham que pour Jean, Jacques et Pierre.

Tout cela constitue des éléments propres à une expérience de transcendance : cette expérience où je me sens dépassé, ou plutôt tiré au delà de moi-même. Je ne maîtrise plus puisque c’est l’obscurité ; je ne maîtrise plus, puisque j’ai peur ; je ne maîtrise plus puisque je suis ébloui. Il y a plus que moi, plus que ma raison, plus que mes désirs. Je suis sorti de moi-même. En une phrase et pour paraphraser Paul : « Il y a plus que mon ventre : mon dieu n’est pas mon ventre ».

 

Nos contemporains nous posent la question : « Dieu où est-il ? Comment le rencontrer ? » Il semble qu’une expérience qui me sorte de moi-même, qui me ravisse soit nécessaire. Une petite question : quand vous autorisez-vous à faire une telle expérience de ravissement ? Quand êtes-vous allé la dernière fois vous laisser éblouir par un coucher de soleil à la mer ? Quand êtes-vous allé la dernière fois vous laisser écraser ou émerveiller par la beauté des montagnes, par leur grandeur, notre petitesse, leur silence ? Et il ne faut pas nécessairement aller aussi loin, à la mer ou à la montagne. Dans un livre déjà ancien, le cardinal Danneels confessait qu’il terminait ses journées par quelques dizaines de minutes de musique classique.

C’est peut-être d’autant plus important que nous sommes stressés par nos activités immanentes. C’est peut-être d’autant plus important que nous risquons – surtout les jeunes – de nous enfermer dans un monde virtuel, ou dans un monde de bruits continuels. L’émerveillement est une première étape de notre expérience de transcendance, parce que l’émerveillement nous sort de nous-mêmes, de nos calculs, de nos prévisions.

Parents et grands-parents, apprenez à vos enfants et petits enfants à s’émerveiller et à apprécier la beauté, … avant de mesurer les scores de la playstation ! « Regarde le ciel et compte les étoiles si tu peux » est-il dit à Abraham. Nous pouvons le leur répéter.

Parents et grands-parents, prenez le temps vous mêmes de sortir de votre quotidien, pour goûter le silence.

Si une expérience de ravissement et d’émerveillement peut m’aider à goûter ou à deviner le sens de la vie, cela aura une répercussion très concrète sur ma vie quotidienne. « Seul Dieu j’adore ! Tout le reste, je peux l’aimer, mais je ne l’adore pas. Seul Dieu j’adore, le reste je l’aime en Dieu, je l’aime dans la mesure où cela me rapproche de Dieu ». Les pires tyrannies, les pires violences se produisent chaque fois que l’on oublie cette exclusivité, cette unicité de Dieu … lorsqu’on prend pour Dieu, ce qui n’est pas Dieu. Lorsqu’on divinise nos propres œuvres. Surtout n’oublions jamais que Dieu est toujours au-delà.