Homélie du 28ème dimanche ordinaire par Louis Piront

28 dimanche ordinaire b jeune homme riche 1Homélie rédigée et prononcée par Louis Piront, le 11 octobre.

Nous connaissons tous très bien, trop bien, « mentalement », cette histoire de l’homme riche : une histoire triste, de quelqu’un qui donne l’impression d’avoir raté quelque chose, de passer à côté de quelque chose d’important, une histoire où Jésus, malgré son regard de tendresse, semble très dur, à nos yeux, presqu’inhumain…

Jésus a, en face de lui, un homme pieux, un bon pratiquant juif, quelqu’un qui pratique les commandements. Aux yeux de ses concitoyens, il semble béni de Dieu puisqu’il est riche : c’est ce qu’on croyait à cette époque où on ne croyait guère à la résurrection, ni à la vie après la mort, sinon comme une vague descente aux enfers, le Sheol …

Et ce brave homme, qui admire Jésus et le considère comme un maître de vie, vient demander à ce Jésus si sa vie est en conformité avec les exigences de sa religion. Tout porte à croire qu’il se sent droit dans ses bottes et que sa vie est remplies d’actions méritoires.

Il se doutait bien peu de la bourrasque qu’il allait provoquer en ouvrant une porte à Jésus …

Face à la question de cet homme, Jésus s’arrête un moment, « il pose sur lui son regard et se mit à l’aimer » ! Marc est le seul  à raconter ce détail. Sans doute Jésus a-t-il deviné en lui le désir, la capacité de faire plus, de ne pas se laisser enfermer dans sa « réussite spirituelle », en tournant en rond dans l’application des multiples prescriptions de la loi juive.

Jésus lui propose de partager sa vie : « viens et suis-moi » Mais … il y a un mais …

Si tu veux me suivre, si tu veux entrer dans la dynamique de l’amour, il va falloir que tu te débarrasses  de tout ce qui peut fermer la porte à l’amour …

Dans ce texte, il ne s’agit pas d’un enseignement sur les richesses, mais sur la place qu’elles peuvent prendre dans la vie de quelqu’un : si notre cœur est comblé par elles, pourquoi aurions-nous encore faim d’autre chose ? Toute la place est prise par ce qui nous a rassasiés : les honneurs, une position supérieure dans l’échelle sociale, le pouvoir, le succès, la reconnaissance, le luxe, la sécurité …

Oh … ce n’est pas bien méchant, mais cela prend beaucoup de place…

Jésus ne propose pas une espèce d’ascétisme supérieur, pour devenir encore plus fort dans la vie spirituelle. Il propose de le suivre sur un chemin où l’amour aura la priorité… Et comme le dit St Paul aux Corinthiens : « l’amour ne possède pas » : on doit plutôt dire que l’amour nous dépossède de tout ce qui fait obstacle à l’amour.

Et voilà que cet homme se rend compte que ses richesses le tiennent, le retiennent, comme s’il était ficelé : il est dépendant, accroc à ses richesses, comme un drogué l’est par rapport à sa drogue, ou comme un alcolo par rapport à l’alcool.

Et il s’en va tout triste…

Jésus ne peut rien faire : pour entrer dans l’amour, il faut être libre.

Jésus ne peut que constater : « il sera bien difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu … » « Il est même plus facile à un chameau de traverser ‘le trou de l’aiguille’ qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ».

Ce ‘trou de l’Aiguille’ était une petite porte que les voyageurs utilisaient pour entrer à Jérusalem lorsque la grande porte était fermée : Il fallait décharger les chameaux  et les faire passer à genoux et ensuite les recharger à l’intérieur de la ville. Jésus fait sans doute allusion à cette porte pour faire comprendre qu’il faut se faire tout petit et se débarrasser de l’accessoire pour répondre à l’appel de l’amour. « Va, vends tout ce que tu as ; distribue-le aux pauvres et puis, viens et suis-moi ! »

Cet épisode de l’Evangile exprime une radicalité qui, même si elle nous déplaît, ne peut certainement pas être gommée : « c’est une parole plus coupante qu’une épée à deux tranchants ! » (comme le dit la lettre aux Hébreux    )

C’est bien parce qu’elle tranche à vif dans nos attachements que cette parole nous rend tristes, nous aussi … Cet homme riche, l’Evangile ne lui donne pas de nom : nous sommes donc tous concernés…

Mais cette tristesse est de bon augure : l’homme riche de l’Evangile, et nous-mêmes, nous sommes en train de prendre conscience d’une nouvelle échelle de valeur à mettre en place dans notre vie : il ne s’agit plus de « faire » pour « avoir » la vie éternelle : il s’agit d’entrer dans un chemin de vulnérabilité qui est le chemin de l’amour dont Dieu seul est la mesure, et la mesure de Dieu c’est de ne pas en avoir : Même lorsque nous aurons « accompli » notre vie sur la terre, il faudra encore faire largement de la place à la miséricorde de Dieu…