Homélie du 23ème dimanche du temps ordinaire (par Louis Piront)

Les incroyants lisent sans doute peu les publications chrétiennes, ils n’écoutent pas nos sermons mais ils regardent comment nous vivons. Et surtout comment nous nous comportons ensemble et vis-à-vis des gens qui nous entourent.

Chaque chrétien est donc responsable pour lui-même, mais également, pour sa part, du tonus, du climat de la communauté où il est inséré. Car tout manquement grave d’un membre lèse le groupe, obscurcit son rayonnement, atrophie sa mission, suscite le scepticisme et l’incroyance. 

En ce temps où l’on prône l’individualisme et le chacun pour soi, il est important que nous reprenions conscience de l’aspect communautaire de notre responsabilité de témoin de Jésus-Christ.

Nos responsabilités communautaires peuvent être encombrantes et périlleuses. Personne n’a envie qu’on vienne se mêler de ses affaires. Pourquoi irais-je m’immiscer dans les affaires des autres. ?

On préfère déléguer le rôle de guetteur à quelqu’un qu’on ne se gênera pas de critiquer à volonté par la suite … 

C’est mal comprendre le rôle de guetteur : il ne s’agit pas d’épier les gens en restant cachés derrière le rideau … Il s’agit d’être chacun prophète dans le domaine où il est plus performant, mais en gardant une conscience vive de ses propres limites. Il ne s’agit pas de se prendre au sérieux, ni de se croire meilleur que les autres. Il s’agit d’être éveillé et d’empêcher la communauté de s’endormir !

Le guetteur n’est pas pour autant un redresseur de torts, ni un espion curieux : il n’est pas à l’affût des erreurs et des faux pas de ses frères. Il est passionné par l’amour de l’évangile et par la manière dont celui-ci est vécu dans la communauté. Mais c’est l’amour qui doit le conduire avant tout et pas le fait de juger … L’amour ne fait pas de mal, ni ne se réjouit du mal … (St Paul au Corinthiens)

Dans le bouddhisme, Bouddha est considéré comme « l’éveillé ». Dans toutes les communautés, il y a des gens qui sont plus éveillés que d’autres, et qui viennent rappeler des choses importantes qu’on avait oubliées, redresser des chemins tordus … 

Mais nous ne pouvons-nous reposer uniquement sur eux : ce serait nous déresponsabiliser de l’appel qui est adressé à tous. Et la conséquence de cette déresponsabilisation, c’est que celui qui est éveillé devient celui qui est gênant et qu’il faut liquider : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ».

Dans une vraie communauté,  chacun doit rester en éveil par rapport aux dangers que court l’ensemble de la communauté. 

La vraie communion dans la diversité du groupe, exige que chacun se sente responsable de l’ensemble en étant en éveil par rapport à sa sensibilité propre. C’est alors et alors seulement que la communauté peut devenir vraiment le sacrement du progrès de chacun et de l’ensemble. En mettant en commun les regards différents que nous pouvons avoir sur ce qui se passe,  nous avons la chance d’élargir notre regard, parce que chacun aura le souci de sortir de l’ombre les choses qui apparaissent importantes à ses yeux.

Bien sûr, cela peut amener des conflits d’intérêt ou même des conflits de personnes … Mais nous devons apprendre à vivre avec le conflit, comme étant une situation normale dans un groupe : le conflit montre justement que les différences sont exprimées et entendues.

Apprendre à parler ET à écouter, voilà bien l’enjeu d’une communauté vivante.

Il y a aussi des gens qui jouent le rôle de « rassembleurs » : des gens qui savent écouter ce que chacun dit et le remettre dans un ensemble où chacun retrouve ce qu’il a dit. C’est une autre façon d’être « éveillé » et de maintenir vivant et actif ce que chacun apporte dans le groupe.

Il y a un monde entre ce que l’Evangile appelle la correction fraternelle,  et ce que j’appellerais volontiers un brassage de cancans où dominent la calomnie, la médisance et la malveillance : un mets savoureux pour irresponsables ! !

Il faut par contre des lieux de vérité et de charité où les critiques pertinentes et positives deviennent providentielles et sources de progrès.

Il y a des exemples, dans l’histoire de l’Eglise, d’éveilleurs célèbres qui ont su se manifester, même face aux autorités ecclésiastiques.

Saint Bernard et Catherine de Sienne, St François d’Assise ont su parler franchement au pape de leur époque. St Paul a su s’opposer à Pierre qui se laissait trop influencer par les Juifs chrétiens de Jérusalem.

Il y a un risque, aujourd’hui : celui de vouloir à tout prix rester sympathique plutôt que de nous confronter …

Plutarque disait déjà : 

« L’amitié n’a qu’un filet de voix quand il s’agit de faire des remontrances, bavarde qu’elle est pour flatter et muette pour avertir. C’est de nos ennemis que nous sommes réduits à attendre la vérité ! »

La vie sociale ne se construit pas en parlant des autres, ou sur les autres, mais en parlant aux autres.

Il ne s’agit pas d’accuser, ni de culpabiliser, mais de parler en vérité : cela demande à la fois courage, douceur et vérité, patience aussi. Il faut même accepter le risque d’être déçu parce que nous ne serons pas nécessairement écoutés … 

Juste avant le passage d’évangile lu aujourd’hui, Jésus raconte la parabole de la brebis perdue où il met l’accent sur l’attention du berger pour la brebis qui s’égare : il va la rejoindre là où elle est, pour qu’elle ne se perde pas : il ne peut se résigner à dire : « qu’elle tire son plan !! »

Nous, nous ne pouvons pas nous qualifier de « bon pasteur » : l’Eglise n’est pas une communauté de « purs » : nous sommes tous pécheurs, mais nous ne pouvons quand même pas nous encourager dans le sens du mal. Mais, conscients de nos propres fautes,  nous parlerons à l’autre avec humilité, reconnaissant en lui le miroir de notre propre vie, de notre propre faiblesse : ce qui nous évitera de juger et de condamner. Mais il est important pour l’autre, comme pour nous, d’avoir quelqu’un de proche qui nous interpelle dans la douceur et nous ouvre les yeux sur les conséquences possibles de nos choix respectifs.

Que cette Eucharistie soit pour toute la communauté, l’occasion de nous rappeler que nous sommes tous appelés à être, pour la communauté, des êtres « éveillés ».