Homélie du 20ème dimanche du temps ordinaire (par Louis Piront)

Comment comprendre l’évangile de ce jour ?

- Dans la première lecture comme dans l’évangile, il s’agit bien de la place des étrangers dans la communauté d’Israël et dans l’Eglise.

- On peut aussi s’interroger sur la surprenante dureté de Jésus à l’égard de cette Cananéenne qui vient le supplier pour sa fille malade.

1. Commençons par la Cananéenne et sa manière de s’adresser à Jésus.

C’est une Cananéenne, donc appartenant à un peuples de païens que les Juifs méprisaient et haïssaient.

Elle s’adresse à Jésus en l’appelant « Seigneur » : c’est comme cela que les chrétiens d’origine païenne appelaient Jésus quand ils s’adressaient à lui.

Elle l’appelle aussi « fils de David » : c’est comme cela que le désignaient les chrétiens d’origine juive.

Elle utilise une invocation bien connue dans les premiers temps de l’Eglise :

« Seigneur, aie pitié de moi » (Kyrie…)

En la personne de la Cananéenne, semble ainsi se réaliser la communion entre chrétiens de cultures diverses : une communion qui était un des grands soucis dans la communauté pour laquelle Matthieu écrivait : tout l’évangile de Matthieu est traversé par cette tension entre Juifs et Païens.

Avec ce récit, la foi au Christ apparaît comme la seule exigence faite aux païens pour que ceux-ci puissent s’asseoir à la table eucharistique et y recevoir le pain des enfants  (les païens ne seraient plus des « chiens », comme on les appelle encore aujourd’hui au Moyen Orient.)

2. L’attitude de Jésus.  Il semble limiter sa mission « aux brebis perdues de la maison d’Israël » : il a l’air moins ouvert que St Paul qui se proclamait tout à l’heure « l’apôtre des païens ».

Dans un de ses commentaires, Luther imagine la surprise et la déception de la femme : « Est-ce là cet homme si bon et si amical dont on lui avait parlé ? Sont-ce là les bonnes paroles que j’ai entendu dire de lui et auxquelles j’ai cru ? cela ne peut pas être vrai : il est ton ennemi, il ne veut pas de toi … Il pourrait au moins dire un mot, me dire : je ne veux pas … Mais il se tait comme un cailloux ! »  Et France Quéré, une théologienne réformée, va jusqu’à écrire :

« Jésus s’est fait homme jusqu’aux préjugés : dans son pays, on n’aime pas les Cananéens. »

Il faut admettre que Jésus, avant Pâques, reconnaissait des limites à sa mission.

Il a dû bel et bien penser qu’il était d’abord envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël.   Quand il se retire dans la région de Tyr et de Sidon, c’est plutôt pour échapper à ceux qui voulaient en faire un roi révolutionnaire pour renvoyer les Romains chez eux. Mais il a réservé l’essentiel de son activité à ses compatriotes juifs. Au terme de sa mission, ne dit-il pas : « Jérusalem, Jérusalem, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins… »

Jésus ne fait pas exception aux contingences concrètes de l’histoire de son peuple qui détestait les Cananéens. Il est fort probable que Jésus a été embarrassé par la rencontre de cette Cananéenne, tout comme les disciples qui voulaient en être débarrassés, à cause des cris qu’elle poussait.

Jésus revient sur son refus, parce qu’il est étonné par la foi et la détermination de cette femme. Cette Cananéenne fait évoluer Jésus quant à la compréhension de sa mission universelle.

3. Le 3e point mériterait sans doute plus de développement si on veut faire le rapprochement avec les flux migratoires actuels : l’accueil des étrangers, des cultures et des religions différentes : Comment accueillir, sans perdre de son identité ? C’est que toutes les religions ne sont pas au même stade au niveau de leur évolution : certaines sont plus « missionnaires », plus expansionnistes que d’autres. Il y a des pays où les différentes religions coexistent sans difficulté, comme à Madagascar, par exemple,  mais là, on retrouve « un peu de tout dans tout » !

Il y a des pays où la religion dominante est très protectionniste par rapport à ses traditions religieuses.

S’ouvrir aux autres ne veut pas dire : abandonner sa foi ! Mais se laisser interpeller par les coutumes des autres pour mieux faire la différence entre ce qui fait partie de nos coutumes et ce qui fait partie de nos traditions profondes.

Nous pouvons aussi nous laisser interpeller par des façons différentes de prier, de vivre la solidarité. Les différences doivent susciter une réflexion plus profonde par rapport à notre façon de vivre notre foi.

Aujourd’hui, en Occident,  les chrétiens n’ont plus le monopole religieux et cela peut être une chance, chez nous, de ne plus tomber dans le triomphalisme d’une majorité qui pourrait imposer sa loi … N’oublions pas que la maison de Dieu est déclarée par Isaïe comme une maison de prière pour tous les peuples.

Mais il s’agit, non pas, de faire entrer tout le monde dans notre univers religieux ; il s’agit, pour tous les hommes, de grandir chacun dans sa foi et avancer tous dans le même sens jusqu’au jour où nous aurons rejoint Celui qui est à la source de notre unité profonde.

Cela demande de l’humilité pour ramasser les miettes de la table de l’autre, comme le fait la Cananéenne dans l’évangile d’aujourd’hui …