Homélie du 18ème dimanche du temps ordinaire (par Laurent Capart SJ)

L’évangile d’aujourd’hui conviendrait bien pour une initiation à la prière ignacienne où il s’agit de contempler les scènes en étant attentif aux personnes, à ce qu’elles disent et font, et d’en « tirer quelque profit ». Dans ce récit où il sera question de la foule, remarquons d’abord que Jésus part seul pour un endroit désert, là où Dieu seul suffit. Certains autres évangélistes nous disent que Jésus est accompagné par les disciples, mais ce n’est pas précisé ici. En tout cas, Jésus ne va pas vers les foules, et cela est vrai dans le reste de l’évangile. D’ailleurs, quand il envoyait ces disciples - comme nous l’avons entendu il y a quelques semaines - il les envoyait vers les brebis perdues de la maison d’Israël et il leur demandait de demeurer dans les maisons où ils seraient accueillis. Jésus lui-même guérit des personnes et entre en dialogue personnel avec plusieurs de celles qu’il rencontre. Ce faisant, il attire les foules, mais lui-même va là où Dieu seul suffit. Cette expérience a été vécue par d’autres, notamment Saint Benoît parti vivre en ermite seul, comme l’indique d’ailleurs le terme « moine » qui se traduit par seul. Et cependant, il a créé des monastères où les moines ne sont plus seuls et la manière d’y vivre a inspiré des communautés humaines aussi vastes que l’Europe dont il est un des saints patrons. En fait, son rayonnement avait attiré des personnes souhaitant le rejoindre là où Dieu seul suffit. Et nous qui connaissons Taizé comme le lieu où se rassemblent tant de jeunes, savons-nous que les foules ont commencé à venir là vers la fin des années 1960 alors que la communauté a pris la forme qu’elle a maintenant dès 1949 ? Pour toucher les foules d’aujourd’hui, nous voilà invités à rayonner dans nos relations quotidiennes et à suivre Jésus là où Dieu seul suffit et non à aller vers elles.

Que Jésus n’aille pas vers les foules ne signifie cependant pas qu’il s’en désintéresse. En effet, nous voyons comment il accueille la foule qui s’est mise en marche à sa recherche. Nous le voyons être saisi de pitié envers eux et guérir les infirmes, et quand les disciples lui disent de les envoyer s’acheter de quoi ils ont besoin, leur répondre : « Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Des commentateurs ont expliqué que ce dont ils avaient besoin c’étaient la parole de Dieu et le Seigneur se donnant lui-même dans l’eucharistie. Le texte peut certainement être lu comme cela, mais notons que Mathieu a déjà parlé dans les chapitres précédents de la parole de Dieu et qu’il parlera explicitement de l’eucharistie plus tard dans l’évangile. D’ailleurs, il n’est pas question ici que de pain, mais aussi de poisson, une nourriture qui n’est pas eucharistique, mais bien liée à la vie quotidienne des pêcheurs et de leurs clients. Ce texte invite donc à prendre au sérieux les besoins matériels et vitaux des foules d’aujourd’hui. J’ai lu récemment un livre écrit par un ancien commissaire de l’Union européenne (Pascal Lamy, L’Europe en première ligne, éditions du Seuil, Paris, 2002). Tout en s’efforçant de défendre l’Europe, il essayait que les ressources soient mieux partagées au niveau mondial et notait avec satisfaction - même si cela lui donnait parfois du fil à retordre dans les défenses des intérêts européens - que les pays moins développés s’affirmaient de plus en plus dans les discussions, bref que ces foules étaient en marche et le faisaient savoir. De ce livre, je retiens également l’importance des contacts personnels, ou en petits comités, qui ont lieu à l’occasion des grands rassemblements internationaux. Cela m’aide à comprendre l’attitude de Jésus qui dit à la foule de s’asseoir sur l’herbe. En méditant cette scène, je me disais que vu la distribution qui allait suivre, il aurait été plus rationnel que tout le monde reste debout et que des files s’organisent plutôt que d’obliger chaque fois les disciples à se baisser pour distribuer le pain. Procéder de la sorte n’aurait cependant pas pris en compte la convivialité permise par le fait d’être assis et de se reposer tout en rencontrant les autres qui attendent d’être servis. En outre s’asseoir sur le sol indique aussi que Jésus prend au sérieux la dimension matérielle, terre à terre, de la vie humaine et que le sol, et plus largement la terre et l’ensemble de la création sont là pour accueillir des personnes.

C’est donc au cœur de son action terre à terre que Jésus lève les yeux au ciel et se tourne spirituellement vers son Père, et c’est dans cette communion avec lui qu’il bénit - donc dit du bien - rompt le pain et le donne à ses disciples qui le reçoivent pour le donner, une dynamique qui est effectivement bien présente dans toute eucharistie : à l’offertoire on offre ce que l’on reconnaît avoir reçu en ayant béni Dieu pour ce don, puis à travers ce que l’on a ainsi offert, c’est Jésus lui-même qui se donne. Prise au sérieux et transposée dans la vie économique et politique, cette dynamique fondée sur le partage permet l’épanouissement d’une justice sociale permettant de satisfaire les besoins de tous.

La prière ignacienne nous invite à nous situer dans les scènes contemplées. Dans le cas présent, que ce soit comme membre de la foule ou comme disciple, laissons-nous attirer par Jésus là où Dieu seul suffit.

Laurent Capart s.J.