Homélie du 16ème dimanche ordinaire par André de L'Arbre SJ

16 dimanche ordinaire b ils partent en barque 2Homélie rédigée et prononcée par André de L'Arbre, le 19 juillet.

Saint Marc, le journaliste, prend ici deux photos : Jésus avec ses disciples et Jésus avec la foule.

Jésus, le formateur d’hommes, écoute ses séminaristes après leur première expérience missionnaire. C’est d’ailleurs la première fois que Marc les appelle « apôtres », c’est-à-dire « envoyés » en grec. C’est le même mot que « missionnaires », mais qui lui vient du latin. Apôtres, missionnaires et envoyés ont la même signification, même si on peut y mettre des nuances. Jésus les avait envoyés deux par deux dans les villages pour annoncer la Bonne Nouvelle. Maintenant, il les prend à l’écart pour un temps de relecture de leur mission et il les écoute longuement car ils sont bavards et enthousiastes.

La seconde scène nous montre Jésus avec la foule. Jésus et ses disciples n’ont pas le temps de manger, car la foule les a précédés en courant et en venant de partout. Devant cette masse de gens Jésus est pris de pitié. Cette forte émotion revient régulièrement dans le cœur de Dieu. Dès l’Exode, on voit Dieu qui a pitié de son peuple maltraité en Egypte. Il envoie Moïse pour l’arracher à l’esclavage. Les prophètes se dressent régulièrement contre les mauvais responsables du peuple de Dieu. C’est ce que nous venons d’entendre dans la première lecture : « Misérables bergers, qui laissez périr et se disperser les brebis de mon pâturage. Je rassemblerai moi-même mes brebis, dit Dieu. Je les ramènerai dans leurs pâturages, elles seront fécondes et se multiplieront. »

C’est ce que Jésus est en train de faire. Malgré sa fatigue, son besoin de détente, il se donne à cette foule et se met à l’instruire longuement. Mais parler, est-ce avoir pitié d’une foule ? Certainement, quand on s’adresse à des gens pour leur révéler la profondeur de leurs attentes et la valeur de ce qu’on leur propose. Seul Jésus peut faire cela, et nous quand nous représentons sa parole, sinon nous ne sommes que des sermonneurs inutiles. Etre Jésus pour la foule, c’est la regarder comme lui, avec un cœur bouleversé de tendresse, et lui parler du sens de la vie. Le vrai sens de la vie, ce n’est pas nous laisser formater pour être de bons petits consommateurs et pour chercher à tout prix le plus de plaisirs possible. C’est écouter le message de Jésus et se laisser toucher par ses gestes de bonté et de tendresse afin de pouvoir faire comme lui.

Voici ce que dit Frédéric Lenoir à ce propos :

« La question du "sens de la vie" refait surface en Occident. Après l’effondrement des grands systèmes religieux et des idéologies politiques, chacun d’entre nous est renvoyé à lui-même et s’interroge sur ce qui fait vraiment sens pour lui. N’oublions pas, cependant, que le simple fait de se poser cette question est l’apanage des riches, ou du moins de ceux qui n’ont plus à lutter pour leur survie. Les pauvres ne s’interrogent pas sur le sens de leur existence. Ils tentent simplement de survivre au jour le jour. Mais ce qui les aide à vivre, autant que la nourriture qu’ils cherchent quotidiennement, ce sont les liens familiaux, amicaux, communautaires.

L’homme ne peut pas vivre sans "liens affectifs" au sens large du terme. On le sait pertinemment en ce qui concerne le bébé. Si personne ne le regarde de manière personnelle, ne le touche, ne s’intéresse à lui, il dépérit. Si quelque chose, donc, donne vraiment sens à notre vie, riches ou pauvres, hier ou aujourd’hui, ici ou ailleurs, c’est l’amour. Toutes les recherches philosophiques ou religieuses nous laisseront dans une sensation de vide existentiel si notre vie est sans amour. La vie est viable parce que quelqu’un, ne serait-ce qu’une seule fois, nous a regardés avec amour.

Je n’oublierai jamais cette scène bouleversante à laquelle j’ai assisté, il y une vingtaine d’années, lors d’un voyage en Inde. Je travaillais comme volontaire chez les sœurs de Mère Teresa. Un bébé, trouvé dans une poubelle, avait été amené à l’orphelinat de Calcutta. Il refusait de s’alimenter, n’exprimait aucune émotion. Il était comme mort. Malgré les premiers soins médicaux et nutritionnels, son état ne s’était guère amélioré. L’une des religieuses le prit dans ses bras, le frictionna vivement, le serra, lui parla, tenta de le faire rire. Rien n’y fit. Serrant l’enfant contre son cœur, elle s’immobilisa longuement les yeux fermés. Il émanait d’elle une force étonnante. Puis, lentement, ses mains recommencèrent à pétrir le bébé. Inlassablement, elle le massa de la tête aux pieds, avec un mélange parfaitement dosé de force et de délicatesse. Elle se remit à faire sauter l’enfant sur ses genoux et son air grave se transforma en une cascade de rires. Et là, sous nos yeux, un miracle de l’amour se produisit. Le regard de l’enfant commença à s’éclairer. L’absent devenait présent. Et, doucement, un sourire s’esquissa accompagné de quelques petits cris de bonheur. Le bébé avait choisi de vivre. Son sourire témoignait que l’amour est le seul motif qui donne vraiment sens à une existence. »