Homélie de Noël par Marc Chodoire SJ

Noel 04Pour Noël 2014 ... à St-Joseph et à l'Espérance.

Homélie rédigée et prononcée par Marc Chodoire SJ, membre de l'équipe d'aumônerie à St-Joseph et à l'Espérance

Il y a quelques jours, je me demandais ce que je pourrais bien partager avec vous aujourd'hui. Et ... voilà que je vois un jeune homme sortir de la grotte de Bethléem, qui m'interpelle : « C'est vrai que l'équipe pastorale a choisi pour thème de Noël : « La famille dans tous ses états » ? Je lui dis : « Tu es qui, toi ? » - « Moi, c'est Youssef. » - « Ah oui ! Chez nous, c'est Joseph. Il y a même une clinique ... Tu voulais me raconter quelque chose sur la famille ? » - « Et comment ! Si tu savais tout ce qui nous est tombé dessus, dans notre petite famille ! » - « Vas-y, raconte. »

« Comme je suis menuisier à Nazareth, on m'avait demandé de faire un coffrage au puits du village. Donc, je suis allé prendre quelques mesures,mais ... j'ai failli me tromper dans mes calculs car justement une jeune fille venait puiser de l'eau. Elle me dit : « Comment tu t'appelles ? » - « Youssef. » - « Et moi, c'est Myriam. » Ça n'a l'air de rien, mais je ne sais pas pourquoi, elle a dit ça d'une telle façon que j'en étais tout remué. Oui, tu as bien compris : c'était le coup de foudre ! C'est la première fois que ça m'arrivait : j'étais amoureux !

Par la suite, je m'arrangeais toujours pour venir travailler à l'heure où elle venait chercher de l'eau ... C'était une fille simple et droite, elle me parlait de Dieu comme d'une évidence ; moi, je lui parlais de mon métier ... On a fait des projets, c'est décidé : on allait se marier. Tu penses bien que nos parents étaient aux anges !

Un jour, d'un air un peu détaché, elle me dit qu'elle devait aller  chez sa vieille cousine Elisabeth, qui attendait famille. Comment avait-elle appris ça ? Le gsm n'existait pas encore ! Et puis, Elisabeth elle est vieille : avoir un bébé, à son âge ! Je trouvais ça bien mystérieux, mais attends : question mystère, j'allais être servi ! Ça ne faisait que commencer. Mais bon, si la cousine avait besoin d'un coup de main, ok. Mais quand même : trois mois d'absence quand on est amoureux, c'est un peu long.

Quand elle est revenue, toute joyeuse elle me dit : « Ça y est, c'est un garçon ! On l'a appelé Jean. » Très bien, mais ... je sentais qu'il y avait autre chose. Pendant plusieurs jours, je ne voulais pas y croire, mais il a bien fallu me rendre à l'évidence, et pour moi ce fut un choc terrible : ma fiancée était enceinte. Je ne te dis pas quel drame intérieur ce fut pour moi à partir de ce moment-là. Surtout que, comme c'est la coutume chez nous les Hébreux, c'était le moment où moi, le fiancé, j'allais emmener ma fiancée dans ma maison. Est-ce que notre alliance allait voler en éclats avant même d'avoir été conclue ?

Mets-toi à ma place : j'étais convaincu qu'elle était innocente, et je me demandais qui avait bien pu porter la main sur le trésor que Dieu m'avait donné. J'aurais pu lui demander, mais ç'aurait été un manque de confiance en elle, une brèche dans notre amour mutuel.

Et elle, elle ne disait rien. Un mot de sa part aurait tout arrangé. Non, elle se taisait. (Plus tard, j'ai compris que le Seigneur ne lui avait pas demandé de parler, mais de ruminer la Parole dans son cœur et de la laisser mûrir dans son corps.) Dur, ce silence.

Moi, j'étais seul, avec le poids du soupçon. Si on l'apprenait, je voyais déjà un grand titre à la une de Galilée-Match : « Elle en aimait un autre ! » Quelle honte dans nos deux familles ...

Oui, j'étais seul avec mon problème, je ne pouvais en parler à personne. Vous, en 2014, vous avez de la chance : vous pouvez toujours demander conseil à un prêtre, vous confier à un couple qui a aussi connu des épreuves du genre. Et puis, vous avez un pape, François, qui a l'air de savoir ce qu'il faut dire, et avec quelle tendresse, à des gens qui ont des problèmes de couple. Moi, tu penses bien que je n'allais pas trouver un pharisien ou un docteur de la Loi ! Il m'aurait dit : « La loi, c'est la loi : une femme, mariée ou promise en mariage, qui est adultère, il faut la tuer à coups de pierre. » Moi, faire du mal à Marie ? Jamais !

Oh, je sais bien qu'à ton époque, au 21e siècle, certains n'auraient pas hésité une seconde à trancher le fil de cette vie même pas encore née. Mais moi, j'ai trop de respect pour la vie, et j'ai toujours appris qu'on ne se trompe jamais en choisissant la vie.

Je n'en dormais plus. Fallait-il transgresser la loi de mes pères ? Ou transgresser la loi d'amour qui me liait à ma fiancée ? Finalement, où était Dieu là-dedans ? De quel côté ? Je voulais rester fidèle à l'Alliance de mes ancêtres ... sans savoir que c'est une Nouvelle Alliance qui était en train de naître dans ma bien-aimée.

C'est pourquoi (il n'y avait pas 36 solutions), pour ne pas faire de scandale, j'ai pris la décision douloureuse de la détacher de ma vie sans tapage, discrètement, comme une barque qu'on éloigne du rivage. Il fallait que je lui annonce ma décision. Là, je me suis mis à prier, comme je ne l'ai jamais fait auparavant ! Mais je peux t'assurer que la prière, c'est un terrible combat, peuplé de cauchemars, de révoltes ...

Alors ... je ne sais pas ce qui s'est passé : la nuit qui a précédé le moment où j'allais dire à Marie qu'on devait se séparer, subitement une grande paix est venu habiter mon cœur, et il me semblait entendre une voix qui me disait : « N'aie pas peur, Joseph : accueille, comme une bonne nouvelle, cette histoire sainte qui commence là : tu en écriras toi-même les premières lignes. Bientôt, tu verras le visage de cette Bonne Nouvelle. »

Quand je me suis réveillé, j'ai compris qu'il ne fallait pas chercher à comprendre. Finalement, c'est moi qui ai détaché ma barque et me suis éloigné de ce rivage où nous, les hommes, nous essayons toujours de tout saisir avec notre tête.

Tu comprends que, depuis lors, j'essaie d'accepter tout ce qui nous tombe dessus dans cette aventure. Je crois vraiment que Dieu est à l’œuvre, mais ce n'est pas évident tous les jours. Regarde ce qui vient de nous arriver ! Alors que ma femme était à quelques jours de l'accouchement, on a été obligé de se taper 120 km, de Nazareth jusqu'ici, dans ce bled qui, paraît-il, est la terre de mes ancêtres, simplement pour aller mettre une signature sur le registre de la Maison Communale. Et le comble : on arrive ici, et il n'y a plus de place nulle part, même pas à l'auberge de jeunesse ! Et ça parce qu'il y a un type,  César, qui  se  prend  pour  le gendarme  du  monde  et qui fait  un recensementpour savoir combien de gens il tient sous sa coupe.      

Heureusement, avant que tu arrives, on a eu une drôle de visite. En cherchant un endroit où Marie et moi on pourrait s'arrêter, on avait vu de loin un troupeau de moutons avec des bergers. Eh bien surprise ! Ils sont arrivés, et nous ont raconté que des anges leur avaient dit de venir voir notre bébé ! Incroyable, non ? Les braves gens, ils nous ont même apporté un agneau, comme pour nous dire que c'était déjà l'Agneau pascal.

Très émus, ils sont venus auprès de Marie. Alors, tous ensemble, on a regardé le bébé qui dormait dans cette vieille caisse à oranges que j'avais ramassée sur la décharge de Bethléem. Et j'ai vu qu'ils étaient tout émerveillés et qu'ils priaient. Alors, je me suis mis à prier avec eux devant ce nourrisson  à qui je devrais un jour, avec Marie, apprendre à parler, à marcher, à prier, à raboter des planches ... On était vraiment une famille dans tous ses états, mais je sentais que ça allait être une merveilleuse aventure.

Tu vois, me dit Joseph, ce qu'on a vécu là, c'est un drame d'amour. Toi qui es prêtre, avec ton équipe, vous qui rencontrez des couples, des maris, des épouses de tout âge, vous devez absolument leur dire que l'amour, oui, c'est parfois un drame. Mais s'ils veulent bien l'accepter, alors ils pourront vivre aussi une merveilleuse renaissance de leur amour. »

Et c'est comme ça que, n'ayant plus de questions à poser à Joseph, moi aussi, avec Marie et les bergers, je me suis mis à contempler le bébé. Et, je ne sais pas pourquoi, en voyant cette étonnante mangeoire où il était couché  -  vous savez quoi ?  -  je pensais à une patène et à une hostie ...