Homélie de la Croix Glorieuse (par Mgr Jean-Pierre DELVILLE)

Croix glorieuse evangileHomélie prononcée par Mgr Jean-Pierre Delville, le 27 septembre 2014, dans la Collégiale Ste-Croix

Chers Frères et Sœurs, c’est avec émotion que je célèbre avec vous l’eucharistie en l’église Sainte-Croix, au jour de la fête de la Croix Glorieuse, connue aussi sous le nom de l’Exaltation de la Croix. La fête nous rappelle la découverte de la croix de Jésus à Jérusalem vers 335, découverte attribuée à sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin, et la présentation de la croix au peuple de Jérusalem dans la basilique du Siant-Sépulcre. 

Mais que veut dire la croix ? Nous sommes habitués à voir de belles croix, artistiques, en or ou avec des pierres précieuses, comme celles qu’on porte au cou ou celle du reliquaire de cette église. Mais la croix c’est d’abord un instrument de torture, une potence, à laquelle on suspend des êtres humains pour qu’ils meurent à petit feu. Un jeune musulman après avoir visité une église de Liège est ressorti choqué en disant au prêtre : il y a un pendu dans ton église ! Oui la croix est choquante ! Mais pourtant il faut oser la regarder. C’est ce que Dieu propose à Moïse quand les juifs étaient mordus par des serpents dans le désert : « Fais-toi un serpent, dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent et ils vivront » (Nombres 21,4-9). Il faut oser regarder le mal en face ; et ainsi on est sauvé. Dans l’évangile de saint Jean, l’évangéliste transpose cette attitude à Jésus en croix : Jésus est comme le serpent élevé au désert ; il est élevé sur une croix ; en le regardant on comprendra qu’il a donné sa vie par amour et cet amour sauve le monde (Jn 3,13-17). 

Donc cela veut dire qu’aujourd’hui nous devons regarder la croix de Jésus pour y découvrir les souffrances du monde et ne pas être indifférents, ne pas faire la politique de l’autruche. Par contre, il faut faire comme Marie et Jean, qui sont restés au pied de la croix, quand Jésus mourait. Grâce à cela, Jésus a pu leur dire son dernier message : « Femme, voici ton Fils » « Fils, voici ta mère » (Jn 19,26-27). Donc Jésus a rapproché son disciple et sa mère, pour qu’ils ne restent pas chacun de son côté, mais qu’ils s’occupent l’un de l’autre. Ainsi ils sont devenus solidaires, et ils ont donné naissance à l’Église, à la communauté chrétienne. La communauté chrétienne naît au pied de la croix, dans la communion avec Jésus qui souffre. Cette communion nous fera découvrir sa résurrection.

Etre au pied de la Croix aujourd’hui, c’est être en communion avec ceux qui souffrent dans notre monde. Je pense à la croix des chrétiens du Moyen Orient, victimes des terroristes jihadistes de l’ISIS, et à la croix des Yezidis, chassés des terres qu’ils occupent depuis deux millénaires ; à la croix des victimes de l’Ebola, au Liberia et en Afrique Occidentale ; à la croix des habitants de la République Centre-africaine, de la Lybie, de la Somalie, du Sud-Soudan, victimes de la violence et de l’émigration forcée ; à la croix des Ukrainiens ; à la croix des malades dans nos hôpitaux ou à celle des personnes qui vivent dans l’isolement ou le désespoir. Et à bien d’autres souffrances souvent cachées et dures à vivre. Je me suis dit, lors d’une réunion avec la Concertation œcuménique de la province de Liège, que la collégiale Sainte-Croix serait un lieu idéal pour évoquer les souffrances du monde, prier pour les victimes et susciter l’espérance à travers la solidarité. Dans cette ligne, les membres de la Concertation œcuménique, qui comprend orthodoxes grecs et russes, protestants réformés, anglicans, syriaques et catholiques, ont suggéré l’idée que l’église Sainte-Croix ait une vocation œcuménique, c’est-à-dire qu’elle soit un lieu d’unité et de rapprochement des chrétiens d’Églises et de communautés ecclésialses différentes. Depuis la fondation du Conseil œcuménique des Eglises en 1948 et le décret sur l’œcuménisme, Unitatis redintegratio, du Concile Vatican II (1965), les chrétiens ont fait de grands pas de rapprochement et de réconciliation. C’est un exemple pour toutes les religions du monde que ce rapprochement entre des tendances différentes à l’intérieur d’une même religion. Des démarches pour favoriser ce rapprochement pourraient se dérouler dans cette église et contribuer par l’action des Liégeois à nourrir ce rapprochement œcuménique. L’église Sainte-Croix est particulièrement adaptée pour cet objectif, sans exclure, bien sûr sa vocation culturelle et pluraliste au cœur de la ville de Liège. Elle a été fondée en 979 par l’évêque Notger, avant le grand schisme de 1054 entre orthodoxes et catholiques et celui de 1520 avec les protestants. Elle est consacrée à la Croix, un symbole qui unit tous les chrétiens et possède aussi une dimension symbolique universelle. De plus en consacrant l’église à la Croix du Christ, Notger, d’après sa Vita, voulait établir un triangle urbanistique sur la ville. Ce triangle réunissait la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert à l’église Saint-Jean-en-Ile et à l’église Sainte-Croix sur le Publémont pour incarner dans la ville la relation qui unissait trois personnages de l’évangile : Jean, Marie et Jésus en croix. En effet, dans le 4e évangile, depuis la croix Jésus confie Marie sa mère au disciple Jean (Jn 19,25-27). Notger se voyait dans les traits du disciple Jean, et se considérait comme le protecteur de la ville, c’est-à-dire de Marie, sa mère, à la demande du Christ. Il évoque la protection de la ville par ses fils, à la demande du Christ ; Sainte-Croix est donc un lieu porteur d’intégration sociale. Il ne s’agit pas de la croix des croisades, mais de la croix, symbole de dialogue et de solidarité avec les souffrants.

Une manifestation concrète de cet esprit aura lieu le 24 octobre prochain en soirée, et consistera en une veillée de prière en faveur des victimes des guerres au Moyen-Orient. J’espère que cet intérêt renouvelé pour l’église Sainte-Croix pourra stimuler la retauration de l’édifice et je remercie tous ceux qui s’engagent dans ce sens, à commencer par les Services de la ville, le Conseil de fabrique et l’ASBL SOS Collégiale Sainte-Croix. 

Remercions Dieu qui nous donne de participer aujourd’hui à ce beau et grand mystère : en célébrant cette messe, nous participons aux souffrances de Jésus en nous tenant au pied de la Croix, comme Marie et Jean ; et nous découvrons ainsi toutes les souffrances du monde. Mais nous participons aussi à la vie nouvelle de Jésus, qui se donne à nous dans la communion : c’est la vraie vie, la vie en plénitude, la vie éternelle. La croix, l’instrument de torture, devient source de joie, alleluia !