Homélie de l'Assomption (par Laurent Carpart SJ)

« Le Dragon se tenait devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l'enfant dès sa naissance. » L’extrait de l’Apocalypse que nous venons d’entendre est dur et, à première vue s’accorde peu avec la joie de la fête que nous célébrons aujourd’hui. Cependant dans la tradition chrétienne ce qui est dit de Marie s’applique très souvent à l’Église, notamment parce que Marie, au pied de la croix, a reçu la mission d’être la maman de l’Église et que cette dernière peut apprendre à réagir comme sa maman tout en étant soutenue pars son amour. Le texte est alors très actuel si nous pensons aux chrétiens d’Irak persécutés à cause de leur foi, et nous-mêmes vivons parfois des situations difficiles. L’Apocalypse, c’est-à-dire la Révélation, nous invite à ne pas considérer ces situations comme un échec de la foi, mais comme un enfantement parce que pour les Chrétiens c’est l’amour qui a le dernier mot. Pour qu’il en soit ainsi, il est utile de bien identifier l’adversaire. Le texte ne mentionne pas des personnes humaines, mais un dragon que l’on peut identifier à un « système » injuste qui fait du mal même aux personnes qui sont à son service en croyant souvent bien faire.

                Ce système, la femme le fuit. La fuite est à juste titre considérée négativement quand elle est fuite des responsabilités et c’est dans ce sens que l’on parle de délit de fuite. La fuite peut cependant être positive pour éviter la confrontation avec un adversaire déchaîné. En effet quand Marie et Joseph prennent la fuite pour protéger Jésus, ils prennent pleinement leurs responsabilités puisque sans cette fuite, Jésus n’aurait pas pu proclamer, en paroles et en actes, la Bonne Nouvelle. D’ailleurs, pendant son ministère, Jésus a lui-même parfois fui, mais quand la fuite aurait empêché d’aller jusqu’au bout de l’amour, il ne s’est pas dérobé, et Marie non plus, puisqu’elle était, malgré sa douleur, courageusement au pied de la croix. La question n’est donc pas de savoir si la fuite est bonne ou mauvaise, mais de choisir à tout moment ce qui va dans le sens de l’amour reçu et à donner parce que cela fait du bien de partager ce qui nous fait du bien. Une des conséquences de la fuite des Chrétiens irakiens est qu’ils ont empêché leurs ennemis de leur faire du mal et d’être blessés eux-mêmes par le « système » dont ils sont dépendants. Plus proche de plusieurs d’entre nous est la situation des parents qui doivent parfois fuir certaines confrontations avec leurs enfants pour ne pas couper les ponts avec eux et qui, dans d’autres circonstances, doivent au contraire oser fermement rappeler les exigences d’un amour profond, quitte à en souffrir.

                Comment se préparer à choisir, comme Marie, en l’imitant et avec son aide, la voie de l’amour ? L’Évangile nous l’indique. Juste avant la Visitation à Élisabeth dont nous venons d’entendre le récit, Marie a accepté de se laisser envelopper par l’Esprit Saint et d’accueillir Jésus en elle. Dieu nous aime de la même façon quand il se donne à nous dans les sacrements. Marie ne garde pas pour elle le don de Dieu mais se met en route. Jésus nous a invités à faire de même. Quand Élisabeth accueille Marie, c’est l’enfant qu’elle porte en elle qui tressaille de joie le premier et fait reconnaître à sa maman Jésus qui vient vers eux en Marie. Cela nous révèle le bonheur des Chrétiens qui vont vers les autres avec Jésus et en suscitant la joie de ceux qui les reçoivent en se laissant remuer par les aspirations profondes qu’ils portent en eux. Marie peut alors exprimer ce que le Seigneur a fait personnellement pour elle tout en élargissant sa prière aux dimensions du monde et en révélant comment Dieu y intervient. Il y a là une invitation pour l’Église à ne parler qu’après s’être mise en chemin vers les autres et avoir laissé Jésus l’habiter de l’intérieur et susciter chez les personnes qui l’accueillent la joie du déploiement de ce qui les habite déjà.

                Réjouissons-nous donc en cette fête de l’Assomption de célébrer Maman Marie qui continue d’où elle est, dans la plénitude de l’Amour accueilli sans réserve, à prendre soin de nous et nous aide à accueillir Dieu et ses dons et à témoigner, auprès des personnes vers lesquelles nous sommes envoyés, de la joie profonde d’être aimés de Dieu.